À propos de Hunter S. Thompson

Dans l’édition du 31 décembre 2010 du Devoir, Louis Hamelin nous parle de « la publication, chez Tristram au début de l’automne, de l’intégrale des Gonzo Papers du dangereusement délirant Hunter S. Thompson » décédé en février 2005.

Hamelin écrit : « Pour terminer cette année de politique pourrie et d’hypocrisie publique triomphante sur une note d’espoir féroce, joyeusement bambocharde et génialement tordue, intéressons-nous d’abord au phénomène Gonzo, lequel semble défier toute description…[…] La seule manière de se faire une idée du style de ce Hunter S. Thompson est de le lire, ou alors d’essayer d’imaginer un Pierre Foglia qui fréquenterait les motards, serait fasciné par les armes à feu et carburerait à la mescaline, au rhum et aux amphétamines, sans oublier la bière et…[…] Thompson, c’est le Mailer [Ndb. Norman] psychédélique. Il a poussé le Nouveau Journalisme un cran plus loin, jusqu’aux limites de la santé mentale. »

J’ai bien aimé cette mention (trop rare) dans un média québécois de HST. En revanche, Hamelin commet  l’erreur fréquente d’associer le style gonzo au néo-journalisme. On pourrait peut-être citer à cet égard le discernement de Stephen Walt Pitalo, « le néo-journalisme est une recherche de la précision, le gonzo une quête de la vérité. » Et comme toujours, tout est là, dans la nuance…

Pas pour contredire Hamelin, mais plutôt pour alimenter la réflexion, disons que j’écrivais en octobre 1996 :

« Chaque présidentielle américaine me rappelle celle de 1968, l’année où l’hebdomadaire de la contreculture de l’époque, Rolling Stone, avait résolu de s’écarter en partie de ses thèmes habituels (musique, cinéma, arts, marijuana) pour accorder une place importante à la présidentielle Nixon/McCarthy dans ses pages.  Mais encore fallait-il trouver une formule, qui plus est un chroniqueur à la mesure des attentes du lectorat assez particulier qu’avait Rolling Stone.  Solution : un des pères du gonzo moderne, Hunter S. Thompson, qui avait déjà à l’époque commis un livre sur les Hell’s Angels.  Le gonzo, c’est un style qui favorise l’emploi de la première personne du singulier, où l’esprit de l’observateur se partage étroitement avec celui de ceux et celles qui le lisent, et qui trouve son origine chez H.K. Mencken circa les années vingt. À ne pas confondre avec une autre tendance populaire des années soixante, le néo-journalisme, que pratiquait Tom Wolfe et Truman Capote, très personnel aussi, mais quand même différent. »

Puis, en octobre 1997, je proposais une relecture de Thompson :

Nous vous avons déjà dit pourquoi nous tenions l’oeuvre de Hunter S. Thompson en haute estime.  Mis à part les souvenirs personnels, le personnage a influencé tout un pan de génération du journalisme américain dans les années soixante et soixante-dix, père de l’école de journalisme gonzo qu’il définit comme un style fondé sur l’idée de William Faulkner que la bonne fiction littéraire est tellement plus «vraie» que n’importe quelle forme de journalisme.  Le gonzo, c’est le reportage devenu psychodrame.  C’est le journalisme en immersion totale, loin des 400 canaux push et cast commandités par les relationnistes de presse et de la prévisibilité du clique de la souris ou de la télécommande qui caractérise notre fin de soirée, de décennie, de siècle, de millénaire.

Irrévérencieux comme l’époque et ses figures politiques le méritaient, mis au ban par les autres journalistes qui n’en continuaient pas moins de le lire attentivement, de le citer, de le caricaturer et d’envier secrètement sa liberté de pensée, l’homme a marqué une époque.

Verrait-on sur le radar météo du journalisme l’approche d’un système de perturbations venant tout droit de Woody Creek, Colorado?  Pas vraiment, le confort et l’indifférence se sont trop bien ancrés dans les mœurs journalistiques; la rectitude politique, bien que décriée, fait en sorte que le pire écart aux bonnes moeurs d’un membre de la presse d’aujourd’hui équivaut à peu près au gamin qui prononce le mot «pipi», à table, devant les invités de ses parents horrifiés.  Cependant, on édite la correspondance de Thompson, on réédite ses livres, on tourne un film sur un des classiques de son oeuvre, Fear and Loathing in Las Vegas avec en vedette dans le rôle de Thompson, nulle autre que la star montante Johnny Depp.

En attendant la sortie du film, et d’avoir le temps de lire ou relire Thompson, pour ceux et celles qui sont des nostalgiques de l’époque, deux textes importants dans l’espace Web du Atlantic Monthly.

Strange Pollen : Dr. Thompson and The Spirit of the Age par Sven Birkerts met la table.  Fear and Loathing, la peur et le dégoût.  C’est un des thèmes récurrents de l’œuvre de Thompson et, d’après Birkerts, c’est «ici que l’on perçoit le véritable registre de Thompson.  Comme Lenny Bruce, Norman Mailer ou Allen Ginsberg à leur meilleur, il a trouvé une façon de dire ce qui méritait d’être dit.  Peu de gens ont la témérité de dévoiler ainsi la profondeur de leur rage.»

La maison d’édition Villard vient de publier « The Proud Highway: Saga of a Desperate Southern Gentleman », un livre de 680 pages comprenant la correspondance écrite par Thompson de 1955 à 1967.  Deux autres tomes suivront.  Birkerts s’objecte à ce que le New York Times (bastion de la rectitude politique selon Thompson) écrive de ce livre qu’il soit, tout compte fait, un récit plutôt banal du quotidien de l’auteur à cette époque.  Pour Birkerts, c’est un ensemble de documents prenants, saisissants, passionnants, où on apprend entre autres l’origine du fameux Fear and Loathing.  C’est l’assassinat de John F. Kennedy, en novembre 1963, qui a cristallisé chez Thompson sa perception de peur et de dégoût pour la société américaine, ses establishments et «powers that be» et leurs intendants.

Si Birkerts dresse le couvert, c’est toutefois Matthew Hahn qui sert le plat de résistance sous forme d’une entrevue texte et multimédia avec Hunter S.  Tout y passe, mais on n’a pas l’impression que Thompson règle des comptes.  Les versements ont déjà été acquittés.  Referait-il le même parcours? : Oui, c’est le test incontournable de n’importe quel élément de notre vie, se poser la question «le referait-on?».  Critique de l’Internet et des nouveaux modes d’acquisition de l’information, il a été branché, puis s’est débranché, ployant sous le fardeau du volume d’information.  Une interview à lire, des propos à méditer.  Pour les inconditionnels de Thompson.

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