The Shot de Philip Kerr

The Shot (publié en français sous le titre Impact chez LGF, collection Le Club des masques) du très prolifique Philip Kerr est un superbe thriller de politique-fiction paru en 1999 et inspiré du contexte historique des relations diplomatiques entre Cuba et les États-Unis en 1960. À Cuba, après avoir saisi le pouvoir avec ses barbudos, Fidel Castro se rapproche du Bloc soviétique après que Washington lui ait refusé une aide économique de 30 milliards de dollars. Les relations s’enveniment, Cuba importe du pétrole russe, mais les grandes sociétés pétrolières américaines installées à Cuba refusent de le raffiner. Castro amorce alors une vague de nationalisation des intérêts américains sur l’île (pétrole, mines, tabac, téléphonie), sans oublier les très lucratifs casinos de la mafia américaine.

Aux États-Unis, c’est une année d’élection présidentielle. John Fitzgerald Kennedy portera les espoirs des démocrates et affrontera Richard Milhous Nixon, vice-président républicain depuis huit ans. Pour plusieurs, le point charnière de la campagne sera le débat télévisé du 26 septembre lorsque Nixon refuse d’être maquillé pour les caméras de télévision, alors que Kennedy paraît calme, sûr de lui et… bronzé. L’épisode constitue encore un cas de figure pour les communicateurs, les téléspectateurs ont été impressionnés par Kennedy, alors que les électeurs qui ont écouté les échanges à la radio estiment que Nixon avait remporté le débat. Quoi qu’il en soit, Kennedy gagne l’élection avec une majorité de votes absolus de seulement 0,2%.

Le personnage principal du récit, Tom Jefferson, est tueur à gages de haut niveau. De très haut niveau. Ex-tireur d’élite des Marines, Jefferson est un pigiste de l’assassinat. Il fait ce métier pour l’argent, quel que soit le client. Mafia, CIA, services de renseignement étrangers lui confient des mandats, et il ne déçoit jamais. Le récit débute à Buenos Aires où il doit régler le cas d’un criminel de guerre nazi pour les Israéliens. De retour aux États-Unis on lui propose un autre contrat, cette fois un groupe de leaders de la mafia veut faire disparaître Fidel Castro. La mafia a perdu beaucoup avec l’abolition du jeu et de la prostitution ordonnée par le Líder Máximo‎ peu après son arrivée au pouvoir, sans parler du rôle de plaque tournante pour la drogue que jouait Cuba. Se mêlent aux mafieux lors de la proposition faite à Jefferson des bonzes du FBI et de la CIA, cette dernière prévoyant une prise en main de la situation une fois le charismatique Castro écarté du jeu.

Jefferson se rend à Cuba en repérage. Une «étude de faisabilité» dit-il à ses employeurs prospectifs. Une fois sur place il détermine la chose possible, ce sera à l’occasion d’un des discours-fleuves dont Castro a l’habitude, et il prévoit même une mise en scène pour faire porter le blâme, fausses preuves à l’appui, sur un jeune Cubain désœuvré. Heureux de son plan qu’il continue de peaufiner il revient aux États-Unis pour en rendre compte aux parrains de l’attentat. Entre-temps Kennedy est élu, mais la femme de Jefferson, qui avait travaillé à son élection est trouvée morte. Et d’un coup, son univers balance, et sa prochaine cible change.

J’ai beaucoup aimé ce récit. D’abord le souci du détail est omniprésent tout au long du livre, sans toutefois ampouler le style, contrairement à un roman dont je parlais il y a peu (voir Un vieux Forsyth : Le Négociateur). Les vêtements que portent les personnages, les odeurs et les couleurs des lieux, les marques de cigarettes et de pipes, les modèles de voitures (y compris leur cylindrage), bien entendu les armes, tout est décrit méthodiquement décrit.

Puis, le contexte politique est bien rendu, tout autant que les manigances des mandarins. Relève-t-il de la fiction que la CIA et le FBI aient étroitement collaboré dans les années soixante? Pas du tout nous racontent les historiens. En 1956, le directeur du FBI, John Edgar Hoover de sombre mémoire, avait mis sur pied le COINTELPRO (Counter Intelligence Program), un programme de contre-espionnage qui ciblait les organisations dissidentes aux États-Unis. Mais le programme ratissait très large, allant de Martin Luther King au Ku Klux Klan en passant par le Mouvement de libération des femmes.

Contrairement au FBI, le mandat de la CIA lui interdisait d’effectuer de la collecte de renseignements sur des citoyens américains. L’agence devait se concentrer sur des opérations à l’étranger. Mais dès 1940 la CIA a collaboré avec le FBI à des opérations de surveillance en sol américain et de citoyens américains. Or, en 1976, une commission sénatoriale d’enquête (le Comité Church) concluait (format PDF) que : Les mécanismes d’inspection internes de la CIA et du FBI n’ont pu, et dans le cas du FBI n’étaient pas conçus pour, assurer que ces organismes respectent le cadre juridique qui leur était imposé. La première préoccupation était l’efficacité, et non la légalité ou le bien-fondé des actions posées.

Et c’est aussi au nom de l’efficacité de la lutte contre le communisme que les deux organisations avaient recours aux services de la mafia, ce qui a aussi été documenté. Ces liens entre la CIA, le FBI et la mafia ont d’ailleurs été explorés par Wesley Swearingen dans son ouvrage To Kill a President dans lequel il décrit comment les trois organisations ont été impliquées dans l’assassinat de John Kennedy en 1963.

Mais revenons au roman de Kerr. Le copinage entre la CIA, le FBI et la mafia qu’il décrit m’a rappelé Black Water Transit de Carsten Stroud au sujet duquel Laurent Laplante écrivait dans le périodique Nuit Blanche : Black Water Transit, c’est le nom d’une société à laquelle s’intéressent les mondes parallèles et souvent analogues du crime et de la lutte contre le crime. C’est aussi le symbole d’une passerelle (transit) entre les deux.[…] On est loin de l’époque, peut-être pas plus morale, mais plus hypocrite, où le polar opposait les méchants au flic vertueux.

Une autre force du roman de Kerr est sa maîtrise complète, pour un auteur né à Édimbourg et vivant à Londres, de l’argot et des expressions idiomatiques de l’anglais américain. J’ignore comment la traduction en français les rend, mais in texto cette capacité rend les personnages plus crédibles. En outre, ce langage est adapté aux personnages, c’est-à-dire qu’un truand parle comme un truand, un enquêteur comme un enquêteur, une racoleuse comme une racoleuse, et ainsi de suite. Dans trop de romans tous les personnages parlent comme s’ils avaient été élevés dans la même famille, fréquenté la même école, eu les mêmes amis… Le talent de dialoguiste de Kerr introduit un relief apprécié.

Un excellent thriller, fortement recommandé.

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