La trilogie berlinoise de Philip Kerr

Cet ouvrage imposant (837 pages) a dominé au Québec le palmarès des ventes à l’été 2009 à la suite d’une visite assez médiatisée de l’auteur. Il s’agit de trois romans publiés respectivement en 1989, 1990 et 1991 et ayant pour personnage central Bernard «Bernie» Gunther.

Trilogie berlinoiseTome premier, L’été de cristal. Berlin, 1936. C’est un univers glauque dans lequel Philip Kerr fait évoluer son personnage, ex-membre de la police criminelle berlinoise (la Kripo) devenu enquêteur privé, dans ce premier volet de La trilogie berlinoise. Les gens disparaissent par centaines : des Juifs, bien sûr, mais aussi des opposants au régime, des dissidents, des syndicalistes, des homosexuels, des communistes, des trafiquants de drogues… L’enquêteur ne chôme pas, tentant de retrouver ces «disparus» pour le compte de leurs familles et de leurs proches. À la suite d’un double meurtre, celui de sa fille et de son mari, qu’on a voulu camoufler par un incendie, un puissant industriel allemand retient à fort prix les services de Gunther pour retrouver le coupable. En plus du double assassinat, le coffre fort de la demeure a été dévalisé et des bijoux de grande valeur, dont un collier de diamants signé Cartier, sont disparus. C’est donc dire que trouver le collier, c’est trouver le, la ou les coupables.

Tome 2, La pâle figure. Berlin 1938. Le contexte allemand est toujours aussi funeste, mais les affaires vont bien pour Gunther qui a maintenant un associé. Les gens continuent de disparaître. Mais l’enquêteur ne peut refuser une proposition qui lui est faite de réintégrer la police criminelle qui est aux prises avec une série de meurtres d’adolescentes. Il n’a guère le choix :

– Étant donné que si je refusais, je perdrais ma licence de détective…
– Évidemment.
– … mon permis de port d’arme et mon permis de conduire…
– Il nous sera facile de trouver un prétexte…
– …alors je suis contraint d’accepter.

Gunther se lance dans une enquête qui se présente comme un écheveau complexe aux multiples ramifications insoupçonnées. Il trouvera même explication à une vielle affaire de L’été de cristal qu’il n’avait pu résoudre deux ans auparavant.

Tome 3, Un requiem allemand. Berlin 1947. Gunther a bien sûr fait la guerre, a été interné plusieurs mois dans un camp de prisonniers, puis à sa libération a repris tant bien que mal ses activités d’enquêteur privé. On «disparaît» encore beaucoup à Berlin, puis il y a toutes ces «personnes déplacées» à la recherche de membres de leurs familles ou de proches. Encore une fois l’atmosphère est très lourde. La ville a été charcutée en secteurs d’occupation (américain, russe, britannique et français), il y a pénurie de tout, même pour la reconstruction ou la remise en état des immeubles. Mais une bonne partie du récit se déroule en fait à Vienne où l’enquêteur a reçu mandat de trouver des preuves pour innocenter un ancien collègue de la police accusé de meurtre.

C’est le plus dur des trois ouvrages de la trilogie. D’abord parce que les épisodes de violence y sont plus nombreux que dans les deux tomes précédents. Mais aussi, sur le plan du style, j’ai trouvé l’intrigue plus touffue, moins serrée que dans les autres romans de Kerr que j’ai lus. À mon avis, c’est le volet le moins réussi de la Trilogie.

On ne s’attend pas à ce que l’atmosphère d’un polar soit très jojo, sauf s’il s’agit d’un San-Antonio. Si l’ambiance de ces récits est glauque, c’est à cause du contexte social qui prévaut en Allemagne à l’époque et qui est fort bien décrit par Kerr. D’abord, l’aryanisation de l’Allemagne est déjà en cours, les Juifs n’ont plus le droit de pratiquer certaines professions, la propagande raciste bat son plein (sauf, visiteurs obligent, pour un léger répit durant la tenue des Jeux olympiques).

Puis, la situation des femmes n’est pas rose non plus. Inge Lorenz, ex-journaliste, s’associe aux recherches de Gunther dans L’été de cristal. Lors de leur première rencontre, elle lui dit :

– L’autre jour, dans un café de Kurfürstendamm, j’en ai allumé une (cigarette), et un vieux grincheux est aussitôt venu me faire un sermon sur les devoirs de la mère et de l’épouse allemandes. Il tombait mal. Ce n’est pas à 39 ans que je vais me mettre à pondre de petits militants pour le Parti. Je suis ce qu’on appelle une ratée eugénique.

Puis plus loin, concernant son licenciement d’un grand journal,

– J’ai été virée lorsque le Parti a lancé sa campagne d’élimination des femmes du marché du travail. Un moyen très astucieux de résoudre le problème du chômage, n’est-ce pas?

L’introduction par Kerr de personnages historiques dans ses récits est bien réalisée. On retrouvera dans L’été de cristal Heinrich Himmler, chef de la police allemande sous Hitler et Hermann Goering, ministre de l’Économie qui préparait le plan de réarmement de l’Allemagne, dans La pâle figure Reinhard Heydrich, concepteur de la «solution finale au problème juif», puis dans Un requiem allemand Heinrich Müller, chef de la Gestapo.

Aussi dans Un requiem allemand, un des personnages féminins se réjouit à l’idée de jouer dans un film britannique tourné à Vienne avec Orson Welles. On se doute tout de suite de l’allusion subtile au Troisième homme, film de Carol Reed basé sur un roman de Graham Greene mettant en vedette Joseph Cotton et le Welles en question. Gunther fera même l’expérience de la grande roue, rappelant une des scènes clés du film, celle de l’entretien entre Harry Lime et son vieil ami Holly Martins.

C’est de la bonne lecture que cette Trilogie, outre mon opinion du troisième volet. Je lisais dans un commentaire laissé sur un billet de Carnets noirs qu’il y a un quatrième roman de Kerr ayant pour personnage principal Bernard Gunther, La mort entre autres, mais je m’abstiendrai pour l’instant. Un Stephen Carter m’attend.

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