Le roman noir scandinave : pourquoi l’engouement?

Camilla Läckberg

Quel auteur suédois de romans policiers a vendu trois millions de livres en Suède (pour une population de 9 millions d’habitants), 30 millions d’ouvrages à l’échelle du monde et a été traduit en 40 langues? L’infatigable Henning Mankell et son inspecteur Kurt Wallander? Stieg Larsson avec la trilogie Millenium et son attachante Lisbeth Salander? Non, il s’agit de Camilla Läckberg (photo), 35 ans, mère de trois enfants, qui vit en banlieue de Stockholm. Elle a écrit sept romans, le premier publié en 2003, dont certains ont été traduits en français comme La princesse des glaces (duquel une version film serait en préparation), Le prédicateur et Le tailleur de pierre chez Actes Sud. Dans tous ses récits figurent l’inspecteur Patrik Hedstrom et son épouse Erica Falck, et l’action se déroule à proximité de son village natal Fjällbacka. Elle arrive au sixième rang des auteurs les plus lus en Europe.

Camilla Läckberg est un autre nouveau symbole de la littérature noire scandinave dont on a du mal à cerner les raisons de son incroyable popularité depuis quelques années. On s’étonne d’une part qu’un bassin de population d’un peu plus de 20 millions d’habitants (Norvège, Suède, Danemark) produise un si grand nombre d’auteurs de calibre international dans un genre comme le polar. Les pays scandinaves sont parmi les plus pacifiques du monde et les taux d’homicides (Norvège, Suède, Danemark) y sont parmi les plus bas de la planète. Pourquoi alors cette propension à écrire de si sombres récits?

Certains situent la montée en popularité des romans policiers scandinaves au milieu des années 1960. Un couple suédois, Maj Sjöwall et Per Wahlöö, débute la saga des enquêtes de l’inspecteur Martin Beck. Sjöwall travaille dans une maison d’édition et rencontre en 1961 Per qui est journaliste aux crimes et faits divers; ils se marient l’année suivante. Passionné de criminologie, et partageant une vue critique de la société dans laquelle il vit, le couple se met lentement à l’écriture. Per avait déjà écrit quelques récits de politique-fiction.

Leur premier roman écrit à quatre mains, Roseanna, publié en 1965 remporte un succès immédiat et fut suivi de plusieurs autres. Selon Andrew Nestingen qui a publié une étude consacrée au phénomène du polar nordique, ils ont eu une influence considérable sur les autres auteurs. Ils ont redonné vie au genre, et l’ont rendu à la fois sérieux et divertissant.

Mais la véritable montée en popularité du polar scandinave arrive en 1992 avec la publication du troisième un roman du Danois Peter Høeg intitulé Smilla et l’amour de la neige. À peu près à la même époque, le Suédois Henning Mankell donnait naissance à Kurt Wallander. Le genre se faisait des adeptes dans les pays scandinaves, et les traductions pour des marchés étrangers élargirent la portée des auteurs. Évidemment, Millenium de Stieg Larsson consacra le polar scandinave pour les marchés étrangers.

Un trait qui caractérise le genre policier scandinave est la quasi omniprésente critique sociale et politique, quelle que soit l’allégeance des auteurs. Par exemple, Sjöwall et Wahlöö étaient communistes et se servaient des aventures de leur personnage fétiche pour critiquer l’État providence suédois qu’ils voyaient comme un compromis capitaliste. Une autre auteure, Liza Marklund, dont le personnage récurrent est une journaliste judiciaire, introduit souvent des éléments de corruption politique et de droits des femmes dans ses récits. Et évidemment Stieg Larsson critiquait avec force le système social suédois qui avait floué Lisbeth. Comme le confiait Henning Mankell en entrevue, « La société et ses contradictions deviennent très claires quand vous écrivez un roman policier. »

Autre caractéristique, on trouve souvent comme personnage principal un homme morose, angoissé, souvent en colère et un peu alcoolo comme le Wallander de Mankell, le Harry Hole de Jo Nesbø, ou le Mok de Adler-Olsen. Malgré leurs défauts, ces hommes sont souvent entourés de femmes fortes, compétentes, qu’ils traitent d’égal à égal. Hommes de gauche ou de centre gauche, ils n’en critiquent pas moins les bureaucraties qui leur lient les mains.

Nathaniel Rich dans Slate (Mankell, Nesbø, Larsson… Vague de meurtres en Scandinavie, 8 juillet 2009) posait une question fondamentale : « Pourquoi les lecteurs ont-ils accroché? Objectivement, ces polars ne sont pas novateurs. À quelques exceptions près, ce sont des classiques du genre. »

Elle y répondait en partie : « Ce qui distingue ces livres, ce n’est pas un quelconque caractère nordique glauque, mais leur évocation d’une tranquillité quasi sublime. Quand un crime est perpétré, le choc est d’autant plus brutal que l’événement vient perturber un monde qui semble (pour un lecteur américain du moins) empreint d’une tranquillité, d’une joie et d’un ordre utopiques. Si les cadavres de Mankell apparaissent en général dans des décors paisibles et bucoliques (une ferme à la campagne, un radeau qui se balance doucement sur l’eau, une prairie isolée ou un champ enneigé), c’est pour une bonne raison: une tache de sang souillant une étendue de neige pure et immaculée donne bien plus la chair de poule qu’un corps abandonné dans une allée jonchée de détritus. »

Dans un prochain billet, nous poursuivrons l’exploration du polar scandinave.

Entre-temps, si vous avez le goût de lire certains ouvrages ou de découvrir des auteurs, je vous recommande l’excellent dossier bibliographie établi par Norbert Spehner pour la revue Alibis.

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