De l’utilité des débats politiques

Le débat des chefs d’hier soir s’est révélé différent de ce que j’avais escompté sur le plan contenu, plus étoffé. Reste à voir l’effet qu’il aura eu (et que les trois duels à venir auront) sur l’électorat très fragmenté dont nous rendent compte les très nombreux sondages. Preuve de l’intérêt suscité par le débat, pour ce qui est de Twitter, Jean-François Dumas d’Influence Communication nous dit «Hier soir #debatqc a été #1 sur Twitter monde pendant près de 75 minutes. Première fois qu’un mot québécois domine Twitter monde.» Disons qu’on était plusieurs… Mais qu’elle est l’utilité des débats dans la société hypermédiatisée dans laquelle nous vivons? N’avons-nous pas suffisamment d’occasions de voir, d’entendre et de lire nos politiciens?

En regardant le débat et en lisant en parallèle les commentaires, un article que j’ai écrit en décembre 2004 m’est revenu à l’esprit, Politique réseau: Le «two-step flow» de Howard Dean ex-gouverneur du Vermont, et candidat à l’investiture démocrate pour la présidentielle étasunienne de 2004. Donné favori au début des primaires jusqu’à son échec en Iowa et au New Hampshire en février, on sait que Dean avait eu recours à Internet pour recueillir des appuis financiers et recruter des travailleurs de campagne, avant d’être supplanté par la machine de John Kerry.

Je reprends ici quelques passages de l’article que me rappelait le débat.

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En 1940, Paul Lazarsfeld et d’autres chercheurs mènent la première étude sur la communication de masse politique, et le fruit de leurs travaux est publié en 1944 sous le titre The People’s Choice. Selon eux, l’effet des médias est relatif, le processus de communication n’est pas vertical, venant du haut vers le bas, mais plutôt horizontal, et apparaît alors pour la première fois dans le discours communicationnel la notion de «leader d’opinion» ou de médiateur et son rôle dans le processus de la communication.

Selon Lazarsfeld, les mass médias n’auraient d’influence déterminante que sur 5% des électeurs, bien moins que les autres influences comme les conversations avec des amis ou des proches, des confrères syndiqués, des collègues ou associés, etc. Cette constatation est par la suite confirmée par d’autres études, et on a appelé alors ce phénomène le «paradigme des effets limités» de l’influence des médias.

Il y a donc un «two-step flow», une sorte de valse à deux temps, une communication à double étage dans les messages des mass médias. Dans un premier temps le message, puis dans un deuxième temps le traitement et la retransmission du message par un leader d’opinion au sein de son groupe d’influence.

Lazersfeld et ses chercheurs vont plus loin en 1955 dans leur ouvrage Personal Influence : «De cette étude, ressortait la certitude que le contenu de la communication touche l’audience d’une manière indirecte, à travers les médiateurs, mais il est possible, ont conclu les chercheurs, qu’il existe plusieurs étapes. Les leaders d’opinion eux-mêmes quelquefois, demandent l’opinion ou le conseil d’autrui.»

De plus, et c’est ici qu’on revient à Howard Dean (vous me pardonnerez le détour), beaucoup tient à la disponibilité d’information pouvant faire contrepoids au message des médias. Comme le souligne Mick Underwood, le grand public dans les années quarante disposait de moins de sources d’information que celles auxquelles nous avons accès aujourd’hui, et généralement de moins de temps à y consacrer.

Or, en réagissant rapidement en cours de campagne aux attaques lancées par les autres candidats, aux éditoriaux malveillants, et en formulant des réponses appropriées véhiculées sur ses sites Web, son blogue, et par courriel, Dean fournissait à un vaste réseau de leaders d’opinion des munitions pour faire contrepoids, chacun dans leur cercle d’influence, ou sur leurs perrons d’église, au message des médias. «On avait lu Dean, et on expliquait Dean.»

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Et c’est là, à mon avis, l’utilité des débats (et maintenant des réseaux sociaux) pour les politiciens, cette capacité de livrer des messages et des arguments à des leaders d’opinion, des influenceurs, qui les relaient dans leurs réseaux sociaux.

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