L’alcoolique

L’alcoolisme est un thème récurrent en littérature. Personnellement avide lecteur de romans policiers, je le vois réapparaître dans les sombres aventures de John Rebus (sous le clavier d’Ian Rankin), de Kurt Wallander (de Henning Mankell) ou de Dave Robicheaux (James Lee Burke). Dans ce cas-ci, Burke va jusqu’à opposer Robicheaux, l’alcoolique repenti, au buveur invétéré qu’est son complice et meilleur ami Clete Purcell, belle étude sur la tolérance et la cohabitation des contradictions. Mais dans ces romans, le comportement alcoolique est accessoire, il vient justifier une réaction, expliquer une erreur, appuyer un récit circonstancié. L’alcoolisme n’est en pas le propos essentiel.

empty roomEn mai dernier, la romancière d’origine montréalaise Lauren B. Davis publiait chez Harper Collins un septième roman, The Empty Room, une journée dans la vie de Colleen Kerrigan, célibataire début cinquantaine, habitant seule, et alcoolique. Elle travaille comme adjointe administrative à la faculté de géographie d’une université torontoise, pas le pactole, mais tout de même de quoi se loger, manger et… boire. Son père est décédé, sa mère internée dans l’équivalent d’un CHSLD frise la démence et lui bouffe temps et énergie, ce qui se répercute aussi sur son assiduité au travail. Absences à répétition, fréquents retards, il n’y a rien là pour épater patrons et collègues de Colleen dans ce milieu universitaire.

Puis, un matin où elle se présente en retard au travail, le lendemain d’une sévère cuite, une partie de son univers s’écroule. Son patron et la responsable des ressources humaines de l’université lui disent que sa situation n’est plus tenable, que sa consommation influe sur son travail, bref que trop c’est trop. La goutte qui fait déborder le verre. La solution : elle ira en cure de désintoxication (aux frais de l’université), sinon c’est le congédiement immédiat.

Réaction typique de l’alcoolique cernée, confrontée à son problème, elle nie tout, trouve des excuses (l’état de sa mère), plaide sans succès sa cause et refuse obstinément la désintox. Elle est donc priée de ramasser ses effets personnels, et est accompagnée vers la sortie.

J’ai une relation ambiguë avec les retours en arrière dans les récits. Trop souvent ils brisent le rythme narratif, sont peu justifiés alors que l’information pourrait être apportée autrement au lecteur. Par contre, dans The Empty Room, Davis les utilise à profusion et de manière efficace pour expliquer les jalons du cheminement de Colleen vers la dépendance. Les relations difficiles avec ses parents qui se chamaillent sans cesse, sa première beuverie à 14 ans, sa fugue à 17 ans, bref, tous ces éléments charnières qui ont fait d’elle ce qu’elle est devenue.

Le récit est aussi parsemé des « incidents » typiques d’une journée de cette alcoolique et que Colleen accumule. Actes manqués, trous de mémoire (qu’elle préfère appeler grey-outs plutôt que black-outs), appels de minuit à des connaissances dont elle ne se souvient pas le lendemain, rendez-vous oubliés, petits mensonges, tentatives de déculpabilisation, exercices de manipulation, affirmation du déni, toute la panoplie y est, y compris cette omniprésente certitude qu’elle pourrait, si elle le voulait, comme ça, arrêter de boire.

lauren davisLe ton n’est pas moralisateur, on n’y trouve pas un discours prêchi-prêcha. Loin de ce type de propos, Davis, alcoolique abstinente depuis plus de 16 ans, se penche davantage sur le désarroi du personnage, sa profonde solitude, sa prise de conscience du problème, et la claire évidence qu’il faudra bien un jour mettre un terme à cet exercice perpétuel d’équilibrisme existentiel, briser les liens avec l’alcool, à la fois son pire ennemi, mais aussi son seul ami. Ce n’est pas un livre facile à lire a admis l’auteure dans diverses entrevues, et c’est aussi une question de genre. Elle confiait au Globe and Mail plus tôt cette année « Jai en moi un dilemme entre les auteurs astucieux et les auteurs compatissants. Sur le plan cérébral, j’aime bien les astucieux. Mais si on parle de livres qui m’habiteront pour le reste de ma vie, ce seront toujours des livres sur la compassion. »

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