Une femme simple et honnête

fshIl y a de ces livres qui, dès les premières pages, campent l’intrigue à venir, créent l’atmosphère qui enveloppera les personnages tout au long du récit. C’est le cas pour Une femme simple et honnête de Robert Goolrick publié en 2009 sous le titre A Reliable Wife, puis porté en français par la réputée traductrice littéraire Marie de Prémonville et publié aux Éditions Anne Carrière. C’était un premier roman pour Goolrick déjà dans la jeune soixantaine. Précisons que le livre a figuré quatre semaines en tête du prestigieux palmarès des livres du New York Times, et que l’auteur est le lauréat du Grand prix des lectrices 2013 du magazine Elle pour son second roman, Arrive un vagabond (Heading Out to Wonderful).

Nous sommes en octobre 1907 dans un bled du nord Wisconsin. Ralph Truitt, 54 ans, industriel richissime et respecté (ou craint, comme c’est souvent le cas des gens puissants) fait le pied de grue sur le quai d’une gare ferroviaire. Il attend le train en provenance de Chicago, qui accuse un certain retard, et auquel est arrimé un luxueux wagon privé.

Vivant seul depuis 20 ans, ayant perdu épouse et fille, son fils étant parti sans jamais donner de nouvelles, Truitt souhaite rompre la solitude qui lui pèse de plus en plus. Il fait donc paraître une annonce dans un journal de Chicago. « Homme d’affaires de campagne cherche épouse fiable, motivée par des raisons pratiques, et non romantiques. Répondre par lettre. Ralph Truitt, Truitt Wisconsin. Discrétion assurée. »

Il reçoit évidemment de nombreuses réponses, dont celle d’une certaine Catherine Land. « Je suis une femme simple et honnête… » débute la lettre. Elle est fille de missionnaire ayant beaucoup voyagé pour propager les bonnes œuvres et dit qu’elle n’est pas une écolière, qu’elle a passé sa vie auprès de son père et qu’elle avait depuis longtemps perdu espoir de devenir une épouse, et conclut en écrivant «Si vous voulez de moi, je viendrai. » Elle a joint une photo d’elle. Ni jolie ni attrayante, simplement vêtue, mais un regard franc, se dit Truitt, celui d’une femme ordinaire qui a suffisamment besoin d’un époux pour marier un homme vingt ans plus vieux qu’elle. Une correspondance s’entame et après quelques lettres échangées, Truitt l’invite à le rejoindre.

C’est cette femme qu’attend Truitt en cette froide journée. Or, quand finalement le train arrive en gare, il y a un moment d’étonnement et de confusion pour Truitt : la femme qui descend de son wagon privé ne correspond pas à la photo reçue.

Elle se présente. Lui, sous le choc, dit qu’elle ment, car il a une photographie. Elle répond que c’est une photo de sa cousine, mais qu’elle peut tout expliquer. Colère, mais aussi confusion pour Truitt. Pourquoi avoir envoyé une photo de sa cousine alors que Catherine, du moins la femme qui est devant lui, est plus jolie? Que veut-elle? Que faire en cette fin d’après-midi alors qu’un blizzard commence à souffler? Il ne peut la renvoyer, ni la laisser sur le quai de la gare. Il décide donc de l’héberger pour quelques jours. Après, il verra.

Mais qu’attendre d’une relation qui commence par un mensonge?

Le récit est ponctué de tournures inattendues, de drames en tragédies, sans pour autant tomber dans le rocambolesque. Les personnages sont de page en page confrontés à de profonds tiraillements. La sexualité, tant physique que psychologique, est aussi omniprésente, au point de peut-être verser carrément dans l’écriture érotique. Goolrick ne néglige aucun détail.

Dans une entrevue menée par Lynn Neary sur les ondes de la radio publique américaine NPR, Goolrick aborde la question de la sexualité telle qu’il l’a traitée dans Une femme simple et honnête.goolrick

« La sexualité et la manipulation des autres par la sexualité sont certainement des éléments clés de ce récit. Pour ces personnages, la sexualité est synonyme de pouvoir, et elle s’exprime souvent de manière crue et brutale. Croyez-vous que des gens peuvent être à ce point sous l’emprise de la luxure jusqu’à en perdre tout esprit rationnel? La réponse simple et rapide est oui. Thérèse Raquin [Ndb. Personnage, roman et pièce de théâtre d’Émile Zola] est une des études les plus approfondies sur le sujet, de son pouvoir envahissant et en fin de compte destructeur.

Mais, tout compte fait, je ne pense pas que c’est la sexualité qui motive ces personnages. C’est plutôt un désir d’aimer et d’être aimé, un sentiment qu’ils ont déjà éprouvé de manière fugace et qu’ils croient avoir perdu à jamais. Je crois que Ralph et Catherine en viennent à constater que l’obsession de la sexualité crée une dépendance, empoisonne leur existence. Et ils découvrent, à leur étonnement, que l’affection, l’amour, la confiance et la parentalité peuvent combler ce vide intérieur qu’ils ressentaient. Et ils redécouvrent aussi la profondeur de leur nature humaine, de leur capacité à accorder la confiance, à faire preuve de générosité, à faire des compromis. »

Comme tous les auteurs à succès, Robert Goolrick a été tenu de faire une tournée de promotion de son livre et de répondre aux questions d’avides lecteurs et lectrices. Il raconte que « la question qui fut la plus intéressante est venue d’un jeune homme dans la mi-trentaine qui m’a demandé de parler de l’amour et du vieillissement. Jeunes, nous croyons qu’en vieillissant, nos passions et nos coups de cœur s’estomperont, qu’ils perdront l’emprise qu’ils ont eue sur nous et que nous passerons alors à une étape plus feutrée de notre vie. En fait, nos passions ne font que s’accentuer et se raffiner, comme le fait une sauce réduite à son essence après avoir mijoté lentement, à feu doux. »

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