Polytechnique, 1989

Femmes blessées

À l’émission Ici comme ailleurs du 8 décembre 1989, réalisée par Louise Carrière et animée par Michel Desautels, la radio de Radio-Canada diffusait ce qui suit.

Michel Desautels :
On peut, j’imagine, mesurer souvent l’importance d’un événement à la durée de son impact et à la progression des sentiments que cela provoque. Dans le cas de ce qui s’est produit avant-hier à l’Université de Montréal, à l’École Polytechnique, je trouve que c’est un assez bon exemple. Parce que, au-delà de la surprise, de l’étonnement, de la colère et de tout le reste, on se rend compte au fur et à mesure que les heures passent, que notre bouillonnement intérieur change de couleur, de ton… Les questions remontent, prennent de l’envergure, puis reviennent à l’intime… Enfin bref, on est loin d’être sorti du traumatisme que cela peut provoquer chez à peu près tout le monde. Pierre Bourgault, normalement, n’était pas avec nous aujourd’hui, mais on l’a quand même invité à venir faire un petit tour, histoire de partager avec nous ses réflexions. Je ne sais pas si ce que je dis là vous dit ou non quelque chose, mais c’est vrai qu’on passe d’un extrême à l’autre de la gamme des émotions, au fur et à mesure qu’on reprend certains aspects, objectifs pour les uns, sociaux pour les autres, et puis qu’on revient encore à des individus qu’on aurait pu toucher, connaître…

Pierre Bourgault :

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Copyright Radio-Canada, Jean-Pierre Karsenty

Pour ma part, je suis assez fataliste. Et en général dans ces cas-là, moi je n’éprouve pas de sentiments partagés. Je n’en ai qu’un qui s’appelle la peine. Par exemple, je me souviens de la mort de Monsieur René Lévesque. Je rentre chez moi vers une heure du matin et c’est un journaliste du Journal de Montréal qui m’appelle pour m’annoncer la nouvelle et me demander des commentaires. Je n’ai aucun commentaire : tout ce que je ressens, c’est de la peine. Avec ce qui s’est passé ces derniers jours, c’est encore cela que je ressens le mieux : c’est de la peine. Et je trouve que le Journal de Montréal de ce matin a fait un grand titre en première page qui résume bien ce que je ressens et probablement ce que beaucoup de gens ressentent : «Le Québec blessé». On a l’impression d’une immense blessure qui mettra beaucoup de temps à se refermer.

Alors moi, j’ai de la peine devant ce genre de choses là. Par contre, j’essaie de voir un peu la signification de l’événement. D’abord, je me rends compte que c’est le premier crime sexiste avoué. Il y a eu des milliers de crimes sexistes dans l’histoire du monde, mais les hommes se sont toujours arrangés pour ne pas les avouer comme tels. On avait une raison de faire ceci, on avait une raison de faire cela… Tandis que dans ce cas-là, c’est un crime sexiste avoué comme tel : «Je hais les femmes, je tue les femmes, je tue les féministes parce qu’elles veulent se libérer…» C’est le message que le criminel nous envoie de façon très nette et très claire. Donc, il y a quelque chose de nouveau là : un crime qui peut avoir une valeur exemplaire, c’est-à-dire qu’après des millénaires, il y a finalement un homme qui avoue qu’il hait les femmes. On a l’impression, nous, étant hommes, qu’il nous force à avouer une part de notre misogynie collective.

D’autre part, c’est un crime politique parce qu’il vise un groupe particulier. C’est comme l’apartheid en Afrique du Sud : on tue des noirs parce qu’ils sont noirs, et non parce que ce sont des êtres humains qui ont fait ceci ou cela. Ça ressemble aux crimes politiques de Hitler : ont tue des Juifs parce qu’ils sont Juifs, et non pas parce qu’ils sont des ennemis de l’État, des criminels ou quoi que ce soit d’autre. Dans ce cas-ci, on tue des femmes parce qu’elles sont des femmes. Leur seul crime, c’est d’être des femmes. Donc, selon moi, il s’agit d’un crime politique.

On a parlé d’un geste isolé et je pense que oui, c’est un geste isolé de par sa nature. Je ne pense pas qu’on va retrouver ce genre de crime toutes les semaines dans notre société. Nous n’en avons pas connu de cette sorte auparavant et je serais surpris qu’on en connaisse de cette sorte – enfin, je peux me tromper -, mais je ne crois pas que cela se répète tous les mois, dans les années qui viennent. Le geste est isolé de par sa nature, mais il n’est pas isolé historiquement. C’est un crime collectif contre les femmes. Et les crimes collectifs contre les femmes, il y en a eu de toutes sortes depuis toujours, et ils continuent à se perpétuer aujourd’hui. Je n’ai pas fait une liste exhaustive de ces crimes, mais je veux en rappeler quelques-uns.

D’abord, l’assassinat des bébés-filles, dans nombre de sociétés, notamment la société chinoise. Évidemment, on apporte toutes sortes de raisons, le plus souvent économiques, pour dire : «Bon, quand les bébés-filles naissent, il faut les faire disparaître parce qu’ils ne peuvent pas être utiles à la société. On va grader les bébés-garçons…» Ensuite, il y a l’excision et autres mutilations de toutes sortes qu’on retrouve à travers l’histoire du monde, dans nombre de pays, et qui se perpétuent encore aujourd’hui. Pour moi, c’est un crime collectif contre les femmes. Les crimes collectifs des différentes Églises, y compris la catholique. L’exclusion, la soumission, l’humiliation. Il y a le tchador. C’est un symbole de soumission presque éternel, imposé aux femmes de la religion musulmane. Dans la religion catholique, on sait très bien que les femmes n’y ont aucun droit et surtout pas le droit d’exercer les mêmes fonctions que les hommes. Tout cela, avec le prétexte – vicieux, je crois qu’il s’agit de la volonté de Dieu. On se souviendra que la femme dans l’Église catholique n’a découvert son âme que depuis quelques années. Pendant des siècles, on s’est demandé si la femme avait une âme et on répondait «Non». C’est un crime collectif des Églises contre les femmes.

Il y a les lois que nous nous sommes votés depuis des siècles qui interdisaient aux femmes de voter, de tester, de contracter, de s’instruire – je pourrais en rajouter jusqu’à demain matin! Il y a bien sûr des progrès évidents de ce côté-là dans notre société, mais c’est loin d’être complètement acquis. Pendant des millénaires, les femmes ont vécu sous des lois qui étaient de véritables crimes collectifs contre elles. Les harems, qu’on retrouve encore partout dans le monde, officiels ou officieux. Je pense qu’il s’agit là d’un crime collectif contre les femmes. La prostitution obligée – je ne parle pas de la prostitution librement consentie par un homme ou une femme qui décide librement de s’y adonner. Je parle de la prostitution des femmes surtout, parce que la plupart du temps elle n’est pas consentie par les femmes elles-mêmes, qu’elle est obligée, qu’elle est imposée par les hommes sur ces femmes.

Les femmes battues et violentées, dont on entend beaucoup parler. C’est une réalité présente dans notre société comme dans beaucoup d’autres, ça a toujours existé et ça existe encore aujourd’hui, malheureusement. C’est un crime violent contre les femmes.

Et il y a finalement, si je voulais résumer, ce que j’appellerais «l’esclavage généralisé des femmes». On les a parquées dans des rôles de soumission totale depuis toujours, et c’est au moment où les progrès commencent à se faire qu’on s’aperçoit évidemment que le «backlash» peut être terrible. Et le crime qui nous occupe aujourd’hui, moi, je ne crois pas que ce soit l’expression de la misogynie généralisée historique des hommes. Je pense plutôt qu’il est l’expression extrême du «backlash» face au mouvement de libération des femmes.

Donc, vous voyez, tous ces crimes non avoués et pourtant ce sont des crimes collectifs contre les femmes. Encore aujourd’hui, beaucoup d’hommes refusent de reconnaître qu’il s’agissait ou qu’il s’agit de crimes contre les femmes. Je vois l’événement d’il y a deux jours comme un réquisitoire violent qui nous fait un résumé absolument saisissant de la souffrance plusieurs fois millénaire des femmes. Si quelqu’un ne comprend pas à partir du symbole que le tueur nous met en pleine face aujourd’hui, c’est qu’il ne peut pas comprendre. L’inavouable et l’inavoué apparaissent tout à coup dans toute leur clarté. Voilà la condition des femmes. C’est ce qu’on nous dit, violemment, durement.

Évidemment, on cherche des coupables. Qui est coupable? J’ai entendu des femmes dire à la radio : «Nous sommes allées trop loin dans nos revendications.» Il y a beaucoup d’hommes qui vont dire : «Oui, oui, c’est vrai…» Il y a même des femmes qui vont dire que c’est vrai. Or, ce n’est pas vrai. Les femmes ne sont coupables de rien. Les victimes ne sont coupables de rien.

Il y a la culpabilité des hommes. Moi, je ne me sens pas coupable. Je sens une responsabilité collective, mais je ne me sens pas coupable. Je refuse le discours qui dit que tous les hommes sont des violeurs, des batteurs de femmes, des tueurs en puissance. Et je pense que les hommes comme les femmes doivent refuser de se laisser culpabiliser face au geste d’un homme en particulier. Aussitôt que nous généralisons, nous devons racistes, sexistes. Il y avait un tract sur le mur, à l’université du Québec, hier, que j’ai trouvé dangereux. Parce qu’on y disait textuellement : «De la blague sexiste au génocide, il n’y a qu’un pas.» Or, ce n’est pas vrai. Et c’est dangereux d’affirmer des choses de cette sorte : c’est de cette façon qu’on coupe tout dialogue. À mon sens, à ce moment-ci, ce dont nous avons le plus besoin, c’est du dialogue.

Nous n’entendons presque plus le discours des hommes. Il se vit tous les jours. Les hommes continuent de vivre leur discours, d’exercer le pouvoir à leur façon, d’avoir toutes sortes de violences envers les femmes, envers les enfants, envers d’autres hommes. Ils continuent de perpétrer des crimes contre l’humanité, mais nous n’entendons plus le discours. Il est un peu occulté par le discours des femmes, ce nouveau discours que nous entendons très clairement depuis quelques années. Mais ce sont deux monologues qui se rejettent l’un l’autre : un discours de femme qui très souvent rejette tous les hommes, un discours d’homme qui très souvent rejette toutes les femmes.

Si nous voulons reprendre le dialogue, il faudra accepter de ne pas rejeter en bloc ni l’un ni l’autre des discours. Mais avoir le courage de les discuter entièrement et par morceaux. Les hommes ont souvent tort, mais les femmes n’ont pas toujours raison. Il faudra que de part et d’autre, nous trouvions le courage de nous dire à l’occasion que cela n’est pas vrai, ou que cela ne se vérifie pas, ou que cela affaiblit le discours ou bien des hommes, ou bien des femmes. Parce que, au-delà de tous nos discours, il y a une chose que nous partageons, pour le meilleur et pour le pire : c’est la condition humaine. Généreuse et monstrueuse tout à la fois. Je ne crois pas que les hommes soient meilleurs que les femmes, et je ne crois pas que les femmes soient meilleures que les hommes en aucune façon.

Alors voilà… Je pense que je n’ai pas grand-chose à ajouter à la peine que je ressens. J’ai la plus grande peine. Je pense que devant une femme qui pleure, devant un homme qui pleure, devant un enfant qui pleure, on devrait toujours éprouver la plus grande des peines.

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Un traducteur encore plus averti

tradaverLa réputation de François Lavallée n’est plus à faire. Traducteur, réviseur, pédagogue et auteur qui nous a donné Le Traducteur averti s’apprête à lancer en novembre une version revue et enrichie de cet indispensable de la bibliothèque des langagiers sous le titre Le traducteur encore plus averti.

Jean Delisle, professeur émérite à l’Université d’Ottawa et auteur de La traduction raisonnée signe la préface du nouveau livre de Lavallée dont je vous propose ici un extrait.

« […] Concrètement, le traducteur doit se méfier des automatismes, des solutions de facilité, des « tics de traducteur », des formules passe-partout. […] S’il est facile de traduire, bien traduire l’est moins. Cette compétence, rarement innée, a son prix. On devient traducteur et, généralement, cela ne se fait pas sans effort. Ni sans aide.

C’est ici que l’ouvrage de François Lavallée se révèle utile, voire indispensable. Ce n’est pas l’œuvre d’un père Fouettard qui multiplie les interdits, les restrictions et les « dites, ne dites pas » culpabilisants. L’auteur ne se livre pas à une chasse aux sorcières lexicales et n’a rien d’un « curé aux oreilles écorchées » ni d’un « monomaniaque du français », qualificatifs dont les tenants du « néo-libéralisme linguistique » affublent ceux qui s’efforcent de parler et d’écrire une langue expurgée de ses anglicismes inutiles.

François Lavallée a une vision plus positive, plus constructive des choses. Au lieu de cataloguer les défauts d’une « mauvaise » traduction, il fait découvrir les qualités d’une traduction réussie, sans jamais adopter une posture dogmatique ni imposer un corset de règles ou de principes astreignants. Le pari est tenu.

En effet, l’auteur accompagne avec bienveillance celui qui veut améliorer sa maîtrise de la langue en lui prodiguant mille et un conseils tirés de son expérience et de celle de collègues de travail, et en l’orientant vers des pistes de solution insoupçonnées dans la forêt des possibilités. Il débusque des équivalences françaises dissimulées sous la frondaison des mots anglais et auxquelles le traducteur ne pense pas spontanément. Traduire signifie bien dire la même chose que le texte original, mais cela ne signifie pas pour autant dire les choses de la même façon. »

Si on attend avec impatience Le traducteur encore plus averti, on peut aussi suivre les billets de François Lavallée sur Twitter.

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Des canicules : retour sur Chicago en 1995

Une canicule est une période de grande chaleur associée à la constellation du Grand Chien, quand l’étoile Sirius se lève et se couche avec le soleil, du 24 juillet au 24 août. Ce sont les jours de la canicule, canicularis dies. En anglais on parle de cette période comme les dog days of Summer (les jours du chien), expression immortalisée dans un film de Sidney Lumet en 1975, Dog Day Afternoon, dont l’action se déroule par une journée torride. La traduction du titre en français, Un après-midi de chien, a malheureusement détourné le sens de l’expression.

Depuis quelques années, les épisodes caniculaires se font plus précoces dans l’année et fréquents. Par exemple, ces jours-ci, le sud de l’Europe est aux prises avec une canicule et les gouvernements de France, d’Espagne, d’Italie et du Portugal mettent en œuvre les plans d’intervention pour éviter une reprise de l’hécatombe de 2003. Pour rappel, la canicule européenne cette année-là aurait fait entre 30 000 et 40 000 morts.

Chicago, 1995. Le mercredi 12 juillet, le Chicago Sun-Times publie un court article, relégué en page 3, sur l’imminence d’une vague de chaleur qui pourrait s’avérer mortelle (Heat Wave on the Way – And It Can Be a Killer). HeatwaveOn annonce également que les taux d’ozone et d’humidité seront élevés, et que l’indice de chaleur (température ressentie) pourrait atteindre les 49C. Le lendemain, le mercure atteint les 40C, et l’indice de chaleur (humidex) 53C. Au cours des cinq jours qui suivent, on dénombrera plus de 700 morts attribuables à la chaleur. Cette vague de chaleur mortelle est l’objet du livre du sociologue Eric Klinenberg, Heat Wave: A Social Autopsy of Disaster in Chicago. Plusieurs éléments du livre le distinguent d’autres ouvrages du genre, à commencer par cette notion de «post-mortem social» d’une tragédie urbaine. L’auteur rappelle qu’à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, des scientifiques comme Rudolph Virchow et William Osler ont lutté pour légitimer et institutionnaliser l’autopsie pour déterminer la cause de décès dans le but d’accroître l’efficacité du traitement médical. Klinenberg adapte donc le modèle à l’étude de la canicule mortelle de Chicago en 1995. Il écrit : «Comme c’est le cas pour toutes les autopsies, cet examen de la vague de chaleur de 1995 tient l’espoir qu’en étudiant la mort on comprenne davantage la vie, et aussi les façons de la protéger.»

Ce qui ressort dans plusieurs chapitres de ce livre est que la principale vulnérabilité des victimes était leur isolement social. Les études épidémiologiques sur la vague de chaleur ont clairement établi un lien entre l’isolement et la mortalité, et les commissions politiques qui ont enquêté sur la tragédie sont arrivées à cet égard à deux conclusions principales. D’une part, de plus en plus de personnes âgées aux États-Unis vivent seul (ce qui est confirmée par les données du Bureau des recensements). D’autre part, la majorité de ces personnes qui vivent seul sont fières de cette autonomie et s’abstiennent de demander ou d’accepter quelconque aide parce qu’elle compromettrait leur identité comme personnes auto-suffisantes.

Klinenberg ne réfute pas ces deux constatations, mais soumet qu’elles n’expliquent pas complètement pourquoi tant de victimes de la canicule étaient des personnes qui habitaient seul. Dans un de ses chapitres, il explore quatre tendances qui contribuent à la vulnérabilité comme groupe des personnes âgées (et souvent démunies) aux États-Unis, tendances qu’on retrouve aussi dans la plupart des sociétés industrialisées.

D’abord le poids démographique croissant de cette tranche de la population. Ensuite, une culture de la peur, de la crainte de la violence réelle ou perçue dans l’entourage conjuguée à la valorisation de l’individualisme et de l’auto-suffisance. Aussi, une transformation de l’espace marquée par la dégradation, la fortification ou la disparition d’espaces publics sûrs. Enfin, une condition liée au genre qui affecterait surtout les hommes sans enfants et aux prises avec des problèmes de consommation d’alcool ou de drogues.

Sur ce dernier point, Klinenberg en arrive à un constat inattendu. Il écrit : «Le paradoxe selon lequel les femmes âgées sont plus susceptibles que les hommes de vivre seul, mais beaucoup moins susceptibles d’avoir rompu des liens sociaux, apparaît dans toute sa clarté à l’examen des dossiers des personnes décédées. J’ai trouvé les dossiers de 56 personnes dont les corps n’avaient pas été réclamés à la morgue et avaient été inhumés aux frais des autorités de comtés ou de l’État. Or, 44 d’entre eux, environ 80 %, étaient des hommes, un indicateur probant que les hommes ont souffert de manière disproportionnée des conséquences de l’isolement social au cours de la crise.»

Selon Klinenberg, les hommes qui atteignent la vieillesse ont plus de difficulté que les femmes à entretenir des liens sociaux, héritage de l’éducation reçue et de la vie adulte des personnes de cette tranche d’âge. Alors que les hommes se définissent souvent en fonction de leur milieu de travail et des liens qui s’y tissent, les femmes tissent des réseaux de contacts plus élaborés et fertiles qu’ils maintiennent une fois la vieillesse atteinte. Pour les hommes, la rupture avec leur milieu de travail se solde souvent par un repli sur soi et un isolement qui, en situation de crise comme la canicule de 1995 à Chicago, augmente le taux de mortalité de cette catégorie de la population.

Heat Wave comporte aussi un chapitre fort pertinent sur le rôle que les médias ont joué durant la canicule de 1995 à Chicago, et sur le fonctionnement de la «machine médiatique». Par exemple, le samedi 15 juillet fut la journée la plus mortelle de la canicule de Chicago, on dénombra alors quelque 300 victimes. Les fins de semaine, les journaux fonctionnent avec un effectif réduit, ce sont principalement des reporters généralistes, des stagiaires ou des journalistes à contrat de durée déterminée (les one-years dans le jargon) qui s’affairent dans les salles de rédaction.

Un journal comme le Chicago Tribune n’avait donc pas à sa disposition un journaliste scientifique pour traiter du phénomène d’inversion thermique et des autres facteurs météorologiques qui étaient responsables de la canicule. Les journalistes dont l’affectation principale était les services publics (police, incendie, ambulances, bureau du coroner, morgue, etc.) étaient également en congé, tout comme ceux affectés à l’hôtel de ville et à la politique municipale. Faute de ces spécialistes, il était donc difficile pour le journal d’avoir une idée précise de l’ampleur de la tragédie qui se déroulait, et de la réaction des services publics.

Klinenberg décrit aussi une discussion houleuse dans une salle de rédaction de chaîne de télévision au sujet de l’importance à donner à l’événement. Devait-on amorcer le bulletin de nouvelles avec le chroniqueur météo? Fallait-il prendre l’antenne en direct dès qu’un développement survenait? Fallait-il produire des reportages à dimension humaine (human interest stories) ou encore enclencher en mode catastrophe et se transformer, ne fut-ce que pour quelques jours, en télévision de service public.

La chaleur se résorba, la ville compta ses morts, les politiciens déclinèrent toute responsabilité. Deux semaines après, une nouvelle vague de chaleur envahit la ville, plus courte et moins extrême que la première. La température atteignit 35 degrés, et l’indice de chaleur 40 degrés. Les mêmes politiciens qui avaient déclaré n’avoir rien pu faire pour éviter la première tragédie ordonnèrent des interventions immédiates. Une population déjà sensibilisée aux précautions à prendre en cas de chaleur accablante sembla s’accommoder sans trop de difficulté. On ne dénombra au cours de ce second épisode caniculaire que deux morts attribuables à la chaleur.

En 1999, Chicago vécut un autre épisode caniculaire de l’ampleur de celui de juillet 1995, mais les autorités municipales disposaient alors d’un plan d’intervention très complet : communication avec les médias, ouverture de centres de répit, transport gratuit en autobus vers ces centres, appels téléphoniques aux personnes âgées, visites en personnes aux personnes âgées vivant seul. Le bilan fut lourd, on compta 110 morts, mais tout de même une fraction de ce qu’on avait eu à déplorer en 1995.

Pour Klinenberg, il serait injuste de jeter le blâme sur un organisme ou un individu pour ce qui arriva à Chicago en 1995. «La canicule mortelle représente un échec collectif, et la recherche de boucs émissaires, que ce soit le maire, les médias ou les services de santé, ne fait que nous éloigner des vrais problèmes. Nous savons qu’il y aura davantage de canicules, toutes les études sur le réchauffement de la planète le confirment. La seule façon d’éviter d’autres désastres est de s’attaquer à l’isolement, à la pauvreté et à la peur qui prévalent dans tant de nos cités.»

En complément de lecture :

Autopsie d’un été meurtrier à Chicago
par Eric Klinenberg
Le Monde diplomatique, août 1997

(Cet article a précédemment été publié sur un autre blogue le 29 juin 2005.)

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Gare aux piments

GorriasQue ce soit au potager ou en cuisine, il importe de prendre garde aux piments. On concocte un plat ou une vinaigrette, on tranche du piment, puis on s’effleure le visage ou les yeux, et c’est fait. Au jardin on vient en contact avec l’intérieur d’un piment fort, même effet. Rougeurs cutanées, brûlures aux yeux et autres symptômes apparaissent très rapidement. La substance qui provoque ces effets a le joli nom de capsaïcine, un composé chimique de la famille des alcaloïdes qui donne le goût piquant aux piments. Elle est aussi l’élément actif du fameux gaz de poivre de Cayenne utilisé par les forces de l’ordre, mais ça, c’est une autre histoire.

La capsaïcine n’est pas hydrosoluble, propre à se dissoudre dans l’eau, mais est liposoluble, c’est-à-dire qu’elle se dissout dans les corps gras. C’est pourquoi en cas de contact, le rinçage à l’eau de la peau ou des yeux ne sera d’aucune utilité pour calmer l’irritation. Oubliez aussi les savons qui ne feront que permettre à la capsaïcine de se diluer et de s’épandre et d’élargir la partie touchée sans pour autant atténuer ou soulager les brûlements.

Il faudra plutôt utiliser du lait ou des produits laitiers non dégraissés. Ce sont des protéines contenues dans le lait, les caséines, qui peuvent neutraliser l’effet de brûlure. Ainsi, si la capsaïcine entre en contact avec les yeux, on peut imbiber généreusement de lait un tampon ou une serviette de papier, et l’appliquer sur l’œil pour quelques minutes, puis répéter l’opération. D’expérience, l’idéal est le lait condensé en conserve ou la crème.

Cette propriété qu’a la caséine de neutraliser l’effet trop piquant de certains piments est bien connue de certains chefs et gastronomes. Par exemple, en ajoutant du gorria (piment d’Espelette) à une sauce au fromage ou à la crème, l’effet piquant du piment sera atténué et cédera la place aux goûts et saveurs riches et complexes autrement camouflées par la capsaïcine.

En terminant, bien que la « voie lactée » constitue un remède infaillible à l’exposition à la capsaïcine, un bon moyen de prévention est l’utilisation de gants de latex pour traiter, manipuler ou apprêter des piments frais. On en trouve à vil prix dans toutes les bonnes pharmacies.

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Le Nouvel Art du Temps

artdutempsAvoir le temps. Gérer son temps. Prendre son temps. En définitions, synonymes et cooccurrences, le mot temps est assurément un des plus riches du dictionnaire. Voici un livre paru il y a un « certain temps », en 2000,  qui propose une série de réflexions sur le temps, et les moyens à prendre pour le maîtriser, Le Nouvel Art du temps – Contre le stress de Jean-Jacques Servan-Schreiber (Albin Michel). C’est un livre de facture particulière. Court, huit sections sur quelque 248 pages, les chapitres ne font que deux ou trois pages chacun. L’avantage, on le comprendra, c’est que nous avons tous, au gré de notre temps, de courts répits qui permettent de lire un chapitre çà et là, et d’en apprécier le contenu. De plus, l’argumentaire n’est pas méthodologique, c’est donc dire qu’on peut une journée lire un chapitre choisi au hasard, puis le lendemain s’en remettre encore au hasard pour lire quelques autres pages.

Il ne faut pas bouder sa lecture. L’auteur écrit « Le pire, c’est que, si l’on parvient en pleine journée à voler une heure de lecture, elle est accompagnée de culpabilité, comme s’il devait y avoir toujours mieux à faire. Vive les transports en commun! On y lit avec bonne conscience. »

Servan-Schreiber couvre large dans son regard sur le temps, et affirme même qu’il est la matière première de l’amour.

« Rien n’est épargné par le découpage horaire et surtout pas l’amour. Aimer ne s’affirme pas, ça se prouve en donnant du temps. (…) Les amitiés ne durent pas si on ne fait pas preuve d’un minimum de disponibilité.  Quant à l’amour romantique, c’est une plante qu’il faut arroser d’heures et de jours d’intimité. »

Bonne lecture.

 

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