Réflexion sur les supports de lecture

Words OnscreenLe livre électronique, et plus généralement la dématérialisation de ce que nous écrivons et lisons, sont au centre de nombreux débats ces temps-ci. Voici de quoi alimenter le dialogue, le livre Words Onscreen: The Fate of Reading in a Digital World de Naomi Baron, professeure de linguistique et directrice générale du Center for Teaching, Research & Learning de l’American University de Washington, publié en décembre dernier sur support papier et électronique.

Novembre 2007, la société Amazon lance sur le marché américain la première version de sa liseuse Kindle, et étendra après deux ans son marché à une centaine de pays. Certains modèles de liseuses avaient déjà vu le jour, sans trop de succès, mais Amazon réussissait l’intégration verticale en proposant le contenant Kindle dont la technologie était supérieure, conjugué à des contenus facilement accessibles et à prix abordables grâce à la machine commerciale et promotionnelle d’Amazon.

Trois ans plus tard arrive l’iPad. Apple n’entendait pas remplacer ou concurrencer les liseuses, mais les utilisateurs ont vite commencé à télécharger et à lire sur tablette, élargissant ainsi le marché du livre électronique. Vient ensuite la déferlante des téléphones intelligents qui, pour bon nombre, en plus d’être des outils de communication et d’applications, sont des interfaces de lecture.

Au fil de ses recherches, Naomi Baron s’est étonnée de certaines distinctions entre les marchés dits « nationaux » du livre électronique qui seraient relativement diversifiés. Selon les résultats d’une étude de Bowker Market Research (2012), 20 % des personnes branchées à Internet aux États-Unis avaient, au cours des six derniers mois, acheté un livre électronique (8 % au Japon, 5 % en France). On serait loin, selon Bowker, d’un marché homogène. Par exemple, les ouvrages de fiction seraient les meilleurs vendeurs aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France et en Allemagne. En revanche, pour ce qui est de l’Inde, du Brésil et de la Corée du Sud, les propriétaires de liseuses en tous genres optent surtout pour des ouvrages sur le commerce, les affaires ou les secteurs professionnels.

Baron aborde une question rarement évoquée par les meneurs de claque du livre électronique, soit celle du bilan environnemental de la fabrication des liseuses. Elle cite à cet égard un article du New York Times, « < How Green Is My iPad? » paru en 2010.

Ceux et celles qui en prêchent les vertus feront valoir que la lecture sur support électronique est plus respectueuse de l’environnement, car elle épargne nos forêts. Bien qu’il y ait faille dans son argumentaire (j’y reviendrai), les données sont cependant bonnes à connaître.

La production d’une liseuse nécessite 16,5 kilos de minéraux comparativement à 0,3 kilo pour l’impression d’un livre. Parmi ces minéraux on compte des métaux rares comme le colombo-tantalite, souvent extrait dans des pays du continent africain et dont les profits d’exploitation viennent gonfler les coffres de factions guerrières. Sur le plan énergétique, la fabrication d’une liseuse entraînera la consommation de 100 kilowattheures d’énergie fossile et la production d’une trentaine de kilos de CO2. Dans le cas d’un livre papier, on parle de 2 kilowattheures et de 100 fois moins de gaz à effet de serre. Le recyclage des liseuses pour récupérer les métaux précieux se fait souvent dans des pays aux économies précaires et par des enfants qui s’exposent aux toxines des solvants. L’impact environnemental d’un livre papier destiné à un site d’enfouissement (la pire des solutions) sera environ le double de celui de sa fabrication.

Ce qui m’a un peu agacé de cet exposé sur le cycle de vie des liseuses (qui s’étend sur quelques pages du livre de Baron) est que l’on tente de comparer le poids environnemental d’une liseuse à celui d’un livre papier. C’est hors de proportion. Serait-ce dire que, par exemple, que si je lis 50 livres sur ma liseuse j’aurai atteint un point de rédemption environnemental? Et encore faudrait-il introduire dans nos calculs l’infrastructure de serveurs sur laquelle repose la mise en marché des livres électroniques et tant d’autres choses. Déjà, toutes applications confondues, et à l’échelle de la planète, la consommation en électricité des centres de stockage de données atteint 30 milliards de watts, soit environ la production d’une trentaine de centrales nucléaires. Les serveurs de Google consomment près de 300 millions de watts, ceux de Facebook environ 60 millions de watts (voir l’article de James Glanz dans le New York Times, 23 septembre 2012).

L’auteur constate aussi que la lecture, d’une expérience à la base solitaire est devenue une expérience sociale et de partage grâce à Internet, et se penche sur les raisons pour lesquelles la lecture de livres électroniques a suscité un fort engouement aux États-Unis et en Grande-Bretagne, mais attire moins les clientèles françaises ou japonaises.

Words Onscreen: The Fate of Reading in a Digital World est très riche en observations et en analyses comparatives dans le domaine jusqu’à présent peu exploré de l’effet et des incidences autres qu’économiques du livre électronique. Malheureusement, l’auteure ne fait aucune mention de deux éléments qu’il me semble essentiel de traiter dès que l’on aborde le sujet, soit la gestion des droits numériques (Digital Rights Management, DRM) et l’interopérabilité entre les plateformes d’édition diffusion.

J’achète un livre papier, j’en deviens le propriétaire et je peux en disposer à ma guise. Je peux bien sûr le lire, l’offrir en cadeau, lui réserver une place sur une de mes étagères, le revendre ou l’échanger en bouquinerie, etc. Or, avec le livre électronique, je suis davantage locataire de l’œuvre car la structure des DRM me prive du plaisir de partager ou d’offrir le livre.

Quant à l’interopérabilité, ou à son absence, c’est là une des plus grandes failles de tout le système d’édition numérique. On dirait que l’industrie n’a rien appris des querelles de chapelle Mac/PC, ou pour ceux de ma génération VHS/Betamax.

Naomi Baron, ancienne boursière Guggenheim et Fulbright, est aussi l’auteure de Always On: Language in an Online and Mobile World (2010). Dans cet essai, Baron y soumet que notre culture de l’écrit, vieille de trois siècles, est en train de se redéfinir. Elle se dit aussi préoccupée par les nombreuses astuces auxquelles nous avons recours pour filtrer des textos, pour nous dissimuler dans les méandres de Facebook, pour activer l’identification des appelants et bloquer certains correspondants sur nos téléphones fixes ou mobiles. Elle soutient que cette capacité de déterminer à qui nous parlerons (ou déciderons de ne pas parler) est l’incidence la plus lourde des technologies de l’information sur la façon dont nous communiquons.

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La bombe à retardement de l’intimidation

maisonepicesOn entend souvent parler de l’intimidation et du harcèlement (bullying) auxquels sont soumis des jeunes vulnérables en milieu scolaire. Voici un roman suédois qui a pour thème central ce phénomène, La Maison en pain d’épices, de l’auteure Carin Gerhardsen initialement publié en 2008 sous le titre Pepparkakshuset puis traduit par Charlotte Drake et Céline Bellini et publié aux éditions Fleuve Noir.

Le récit s’amorce en octobre 1968 dans la petite ville industrielle de Katrineholm en Suède, dans une classe de primaire, où le jeune Thomas Karlson et sa copine Katarina sont les éternels souffre-douleurs des autres enfants, tant garçons que filles. Le jeune Thomas, orphelin de mère, ne réussit pas à obtenir la sympathie, à défaut de quoi, l’attention de son père qui a mal à assumer sa responsabilité, ou des autorités scolaires qui tournent l’œil. Les abus physiques à répétition, les injures et l’ostracisme lui dérobent sa confiance en lui, il n’est pas l’ombre des gamins de son âge.

Saut dans l’espace-temps, Hamarby (banlieue de Stockholm), novembre 2006, une retraitée de l’enseignement, Ingrid Olsson, rentre chez elle après un séjour à l’hôpital et découvre avec horreur un inconnu mort dans sa cuisine. L’affaire est confiée au commissaire Conny Sjöberg qui conclut sans hésiter à un assassinat. L’identité de la victime est vite établie, il s’agit de Hans Vannenbetrg, 44 ans, père de trois enfants, originaire de Katrineholm et agent immobilier de son état.

Mais l’enquête piétine jusqu’à la découverte dans les jours qui suivent d’un deuxième, puis d’un troisième cadavre. Les victimes, tout comme la première, sont elles aussi âgées de 44 ans et originaires de Katrineholm. Les liens s’établissent rapidement pour les enquêteurs qui démêleront lentement l’écheveau confus de l’affaire.

En parallèle au récit de l’enquête, le lecteur a droit à un journal intime de la personne qui traque et assassine ceux et celles responsables des abus et du harcèlement subis il y a quatre décennies. Et c’est dans ce journal que la victime entre dans le fin détail de l’intimidation subie et vécue qui, on l’aura compris, justifie son instinct de vengeance.

Seconde intrigue plus distincte que parallèle à l’affaire de Katrineholm, celle de la policière Petra Westman, membre de l’équipe d’enquête, qui tente de reconstituer les événements d’une soirée qui a fort mal tourné pour elle et d’en retrouver le responsable. On le sent, Gerhardsen met la table pour une suite des enquêtes du commissariat d’Hammarby qui nous parviendront au gré des traductions.

GerhardsenC’est le premier roman de Carin Gerhardsen qui raconte en entrevue avoir voulu s’éloigner de l’archétype littéraire du policier enquêteur tourmenté par ses propres démons (à la Wallander). C’est pourquoi son personnage de Conny Sjöberg est à l’image du type bien, père de famille, sympathique et sans trop d’histoires. Bien que le style de Gerhardsen soit efficace, l’auteure ne tient pas à trop approfondir ses personnages, préférant accorder tout l’espace psychologique aux émotions. Pourquoi ce thème de l’intimidation? Elle dit avoir été elle-même victime de harcèlement et avoir tiré bon nombre de scènes du livre de ses propres expériences. Un récit impitoyable, tout comme la réalité de l’intimidation d’enfants par d’autres enfants. Somme toute, de quoi se rappeler les mots de Paul Piché, « Pis les enfants c’est pas vraiment vraiment méchant… au fond, ça peut faire tout c’qu’on leur apprend. »

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Comment jouer avec les chiffres

J’ai relu l’excellent ouvrage de Normand Baillargeon, le « Petit cours d’autodéfense intellectuelle ». Ça s’impose, car on nous balance de gauche et de droite tant de chiffres pour tenter de justifier des décisions qui, disons le, ne tiennent pas la route (ni le rail). Élections, interventions, etc. À preuve, cet extrait sur les jeunes Américains tués ou blessés par armes à feu.

Extrait.

Voici un autre exemple ? Joel Best, auteur d’un superbe ouvrage sur les statistiques , raconte qu’il assiste en 1995 à une soutenance de thèse durant laquelle le candidat invoque le fait que depuis 1950 le nombre de jeunes tués ou blessés par armes à feu, aux États-Unis, double à chaque année. Une référence à une revue savante est citée à l’appui de ce fait. Chacun sait que les États-Unis ont un grave problème avec les armes à feu.

Mais, encore une fois avec pour seul outil l’arithmétique, réfléchissons un peu à ce qui est avancé ici. Posons généreusement qu’un seul enfant a été tué par balle en 1950. On aura donc, selon ce qui est affirmé, 2 enfants morts en 1951, puis 4 en 1952, 8 en 1953… Si vous poursuivez, vous arriverez en 1965 à 32 768 morts , ce qui est très certainement bien plus que le nombre total de morts par homicides (enfants aussi bien qu’adultes) aux États-Unis durant toute l’année 1965.

En 1980, on aurait en gros un milliard d’enfants tués, soit plus de quatre fois la population du pays. En 1987, le nombre d’enfant morts par armes à feu aux États-Unis dépasserait ce qui constitue, selon les meilleures estimations disponibles, le nombre total d’êtres humains qui ont vécu sur la terre depuis que notre espèce y est apparue! En 1995, le nombre auquel on aboutit est si énorme qu’on ne rencontre de pareils chiffres qu’en astronomie ou en économie.

 

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Légalisation du cannabis : Le flou du projet de loi sur la culture à des fins personnelles

cannabDepuis qu’il a été déposé, le projet de loi sur la légalisation du cannabis (de son vrai nom Loi concernant le cannabis et modifiant la Loi réglementant certaines drogues et autres substances, le Code criminel et d’autres lois) fait beaucoup jaser. Impacts possibles sur la santé et la sécurité publiques, mais aussi (et trop à mon avis) du nouveau champ fiscal qui s’ouvre et suscite la convoitise des gouvernements.

On parle cependant peu de tout un champ d’application de la loi qui est la culture à des fins personnelles. En fait, dans le projet de loi C-45, on trouve bien peu d’indices sur la culture à des fins personnelles « récréatives ». Dans son article 4 b) on peut lire qu’il sera interdit de « cultiver, multiplier ou récolter plus de quatre plantes de cannabis au même moment dans sa maison d’habitation, ou offrir de le faire. » Autrement dit, il sera permis d’en cultiver quatre. Puis, à l’article 6 a), on lit qu’il sera interdit de « cultiver, multiplier ou récolter, dans sa maison d’habitation, toute plante de cannabis d’une hauteur de plus de cent centimètres, à l’exclusion de toute partie qui n’est pas habituellement exposée à l’air. » On limite donc la taille des plants à un mètre. C’est bien tout ce qu’on en dit.

Concernant la limite de quatre plantes par ménage, et la limite d’un mètre par plante le législateur semble adopter une approche normalisée.

Le problème c’est qu’il n’y a pas à proprement parler de norme pour la culture du cannabis. La source des semences plantées (auto récoltées ou achetées d’un semencier spécialisé), la variété (il y en a des centaines) le terreau (c’est une plante qui a ses exigences sur le plan botanique), la saison de culture (il y en a d’idéales et des pourries, on le sait) sont là des facteurs qui influencent le produit obtenu en fin de saison.

Or, l’imposition d’une limite de possession à 30 grammes de cannabis séché (ailleurs dans le projet de loi) à des fins personnelles ne correspond pas à la réalité des cannabiculteurs. Il est rare qu’un plant donne moins de 27 grammes (une once), une moyenne prudente serait de 50 grammes. Donc 50X4=200 grammes, et voilà la limite franchie.

Il y a aussi la question de la hauteur maximale des plantes fixée à un mètre qui manque de réalisme. Un « bon plant » fait habituellement près de deux mètres, souvent plus. Ce serait donc dire qu’un cannabiculteur qui constate qu’un plant dépasse un mètre devrait le tailler pour se conformer à la loi. Principe bien connu en culture du cannabis, ce qu’on perd en hauteur, on le gagne en largeur. Et on retourne donc à la limite problématique de possession de 30 grammes.

Souhaitons que ceux et celles qui se prononceront sur le projet de loi prendront en compte ces réalités et verront à corriger les incohérences.

Mais allons plus loin et posons-nous quelques questions sur ce que sera le cadre commercial de la production à des fins personnelles.

Parlons de l’accès aux semences. L’utilisation de semences auto récoltées présente toujours un risque. Il faut éviter la cohabitation de plantes mâles et femelles, la pollinisation de la plante femelle par une plante mâle peut donner une moins bonne récolte avec des quantités moindres de têtes résineuses. Mais, loi de la nature oblige, sur 50 semences, 25 seront mâles et 25 seront femelles. Et il faut attendre à la mi-saison pour identifier les mâles des femelles. Et encore faut-il disposer des graines. Les semenciers spécialisés proposent des graines de cannabis « féminisées » ne contenant aucun chromosome mâle. Disponibles auprès de fournisseurs en ligne, les graines pourraient-elles désormais être vendues par des commerçants agréés?

Poussons un peu la réflexion. Pourrait-il y avoir des boutiques spécialisées pour les producteurs individuels de cannabis? Outre les graines, ils pourraient proposer à leur clientèle des engrais à efficacité reconnue pour le cannabis (comme le guano), des guides de culture (pour les nuls), des accessoires (pots, dispositifs d’irrigation), etc. Dans quelle mesure la nouvelle loi permettra-t-elle ces activités?

Bref, il y a matière à réflexion sur ce champ d’application de la loi, mais peu semblent s’en soucier.

Dommage.

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Retour en 1996

Les événements actuels ne sont pas sans rappeler le déluge du Saguenay de 1996.

pmbLe passage d’une importante dépression du 19 au 21 juillet provoqua des inondations meurtrières et des dégâts matériels considérables. Pendant quelques jours, les caméras étaient braquées sur cette petite maison blanche qui sut tenir le coup. Elle a depuis été transformée en musée.

Il y a presque 21 ans, le Web au Québec (comme ailleurs) faisait ses premiers pas. J’ai eu l’idée de constituer, avec l’aide de Michelle Tremblay, une page de ressources sur le site des Chroniques de Cybérie pour les populations touchées et évidemment le grand public. Faut-il rappeler qu’à l’époque il y avait encore peu de cellulaires, pas encore intelligents, que Facebook, Twitter et autres n’existaient pas, bref c’était l’Internet 1.0. Il n’a suffi que de quelques courriels à Yves Williams et à Chrystian Guy de la Toile du Québec et à Patrick Pierra de Branchez-vous! pour qu’ils relaient sur leurs propres sites la page en question, version du 1er août 1996, que voici tirée des archives. Bon nombre d’autres sites et certains médias traditionnels se sont joints à l’effort.

Ne perdez pas de temps à cliquer sur les liens affichés, après près de 21 ans, la plupart sont maintenant caducs. Mais ce qui étonne, c’est la quantité de ressources déjà disponibles en ligne à l’époque. On constate aussi la place qu’occupaient les canaux IRC (Internet Relay Chat) et les babillards électroniques.

Les choses ont certes bien changé, mais voilà un instantané de ce qu’on pouvait mobiliser à l’époque.

 

 

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